Présentation du secteur agricole de l'Ukraine

Jean-Jacques Hervé. Ancien Conseiller du Gouvernement Ukrainien; Membre des Académies d'agriculture de France, de Russie et d'Ukraine; Expert indépendant. 

L'Agriculture est devenue, plus que jamais après les événements de Maïdan et la crise avec la Russie, la premier secteur économique de l'Ukraine. 

Les terres noires qui occupent la majeure partie des terres labourables - environ 32 Mha - constituent un patrimoine à la fertilité exceptionnelle, qui a toujours fait de l'Ukraine, le premier producteur agricole de l'empire des tsars puis de l'Union soviétique. 

L’Ukraine est aujourd’hui le premier exportateur mondial d’huile et de semences de tournesol. Elle est dans le peloton de tête des grands exportateurs de grains, le premier fournisseur en maïs de la Chine. Elle prospecte en Asie et en Afrique pour élargir ses débouchés, en affrontant la concurrence des pays occidentaux, handicapés par des coûts de production plus élevés que les siens et dont les opinions publiques se désintéressent des performances à l’export, au profit d’une vision « ménagère » de la production alimentaire.

Une agriculture résiliente: un potentiel de production annuelle d’au moins 100 Mt de grains    

L’agriculture ukrainienne a traversé les crises de 1991…2003, 2008, 2014, non seulement sans rien perdre, mais au contraire en tirant parti pour des restructurations, favorables aux investissements productifs et à l’accroissement de la collecte et des capacités d’exportation. 

L’Ukraine redevient exportatrice nette de céréales à l’aube des années 2000, et ne cessera depuis d’accroître ses ventes à l’étranger. Les exportations céréalières passent de moins de 8 Mt en 2005 à plus de 40 Mt en 2016, et se dirige vers 60 Mt, puis 80 Mt… 

Tous les gains de production au-delà des besoins nationaux, d'un peu moins de 30 Mt, sont destinés au grand Export, toutefois, la part de l'agriculture dans le PIB n'a pas encore égalé son niveau des années 90. Elle est aujourd'hui aux environs de 15,5% contre plus de 19% avant l'indépendance. 

Des progrès sont donc encore nécessaires pour valoriser le potentiel agronomique en place. Les 42 millions d’hectares de terres agricoles peuvent chacun apporter une production unitaire annuelle de quatre à cinq tonnes. Le potentiel théorique est donc compris entre 160 et 200 Mt. L’estimation du potentiel, selon le consensus entre les experts, à cent millions de tonnes, est donc à la fois prudente et réaliste.

Une restructuration en profondeurs des entreprises agricoles

L’agriculture ukrainienne est très diversifiée, avec plusieurs millions d’exploitations individuelles, de quelques hectares et quelques centaines d’holdings regroupant des dizaines de milliers d’hectares, et, pour la plus grande d’entre-elles, près de 700 000 hectares.  

Répartition des terres en fonction de la taille des unités de production

Type d'entreprises

Classe de superficie

Superficie couverte par classe

En Mha

Superficie couverte par type

En Mha

Nombre d'entreprises

Petites exploitations ou

"fermes de babouchkas"

<1

3 510

13 972

4,5 millions

1 à 5

3 940

5 à 10

1 704

10 à 100

4 818

Exploitations fermières petites et grandes

100 à 500

1 742

13 952

10 000

500 à 1 000

1 813

1 000 à 10 000

10 397

Grandes entreprises agricoles

et petites holdings

10 à 25 000

568

1 457

Quelques centaines

25 à 50 000

889

Holdings

50 à 100 000

1 315

5 149

Quelques centaines

100 à 200 000

1 213

<200 000

2 621

34 530 000Ha*

40 000

Source: Note N°114 CEP Ministère français de l'Agriculture et données personnelles

*Les recensements n'arrivent pas à "attribuer" à des entreprises environ 6 Mha relevant de l'Etat ou des collectivités territoriales. 

 

Le secteur de l’élevage, parent pauvre de la reprise agricole, mais à l’aube d’un renouveau

L’élevage de volailles s’est en quelques années concentré dans une dizaine d’entreprises industrielles fortement automatisées. Elles assurent plus de 80 % de la production et sont les seules à exporter vers le Moyen Orient, mais aussi vers l’Union européennes depuis la mise en vigueur de l’Accord d’Association.

Pour faciliter leur présence sur les marchés occidentaux compétitifs, et sur les marchés détenus par les occidentaux, ces entreprises sont à la recherche de PME ou de groupes occidentaux à reprendre. Elles valorisent leur intégration verticale en comptabilisant les matières premières – essentiellement l’alimentation - à leurs coûts de production, moitié moindre que celui de leur concurrents européens. Elles restent intéressées par les technologies occidentales et se préparent à devoir adopter les normes en matière de confort animal. 

L’élevage porcin s’est développé presque partout dans le pays comme première valorisation de céréales, comme produit traditionnel de la cuisine et des habitudes alimentaires. Les fonctions de naisseur et d’engraisseur sont dans l’ensemble correctement assurées, malgré une tension sanitaire réelle (fièvre porcine asiatique endémique notamment). L’aval est encore insuffisamment structuré pour répondre aux besoins de la distribution (respect des normes de sécurité sanitaire, amélioration du traitement des arcasses avec des viandes découpées et sous vide, intégration environnementale, etc.).

La situation est toute autre pour l'élevage bovin, grand perdant de l’indépendance. Le retour à cet élevage s’esquisse dans les grandes PME ou dans certains holdings, où il trouve sa place à la fois dans le cadre de la mise en œuvre de mesures d’économie circulaire, et dans la création d’emplois qualifiés permettant de conserver une population active en milieu rural que l’intensification céréalière désertifie.  

Les projets qui se concrétisent, visent la création d’élevages laitiers intégrés avec des effectifs de 500 à 5 000 laitières, avec leur suite, notamment des ateliers de broutards destinés à l’exportation. Les grands groupes laitiers sont favorables à ces évolutions, déçus le plus souvent de leurs essais de soutien à la production fermière.

Les entreprises se renseignent, comme elles l’on fait pour les productions végétales, en recherchant les régions du monde les plus efficientes (Nouvelle Zélande, Israël, Canada…). Elles contactent les fournisseurs les plus ouverts prêts à prendre, seuls ou avec le concours de compagnies d’assurance ou de crédits, le risque de l’exportation vers un pays réputé parmi les plus difficiles…Pour la génétique, les entrepreneurs optent le plus souvent pour la race Holstein et trouvent des fournisseurs en Suède, au Danemark ou en Allemagne, dont les opérateurs sont parfois vendeurs de matériel français…
Le choix des technologies de traite et d’élevage est très fortement concentré au bénéfice des fournisseurs allemands, danois ou néerlandais dont les universités dispensent des cours pour la formation des cadres techniques…

A la recherche des meilleures technologies

Les entreprises agricoles, et surtout les holdings se sont développées en visitant le monde. D’abord par les ressources d’internet en exploitant tout ce qui y est disponible en anglais, puis en effectuant des voyages dans les grands bassins de production mondiaux, notamment de l’Amérique du Sud. Ils y ont découvert l’usage régulier et ancien des techniques de travail minimum du sol, bien avant qu’elles ne se développent en Europe. Ils ont pris des américains les méthodes d’analyse des sols et leurs concepts de comptabilité analytique pour mieux maîtriser les coûts de production.
Ils se sont ouverts au « tracking » des engins agricoles et des camions par balises géo localisées en temps réel par satellites.

Pour la génétique végétale, les exploitants font appel aux ressources nationales pour les céréales à paille dont le premier obtenteur est l’Académie des sciences agraires. Pour les grandes productions d’exportation (maïs, colza, tournesol, soja…) Ils s’orientent vers les grands obtenteurs mondiaux, parmi lesquels les groupes français occupent une place de choix, voire de leader.

Les groupes qui ont déjà réussi à abaisser les coûts de production en dessous de la centaine de dollars par tonne de grain produite, cherchent de nouveau à abaisser les coûts et effectuent un nouveau « screening » des technologies existantes, notamment dans le contexte d’une modification des régimes hydriques et des températures. Ils pourraient dans ce contexte être moins hostiles aux OGM que les européens…

Le boom de l’organique

Au cours des trois dernières années, et plus intensément depuis l’entrée en vigueur de l’Accord d’Association avec l’Union Européenne (1er septembre 2017), des groupes s’intéressent à la production « organique » (l’Ukraine a, comme la plupart des pays européens, adopté le terme anglais « organic » moins ambiguë que le français « biologique »). Fin 2016, le pays comptait moins d’une centaine d’entreprises certifiées ; elles sont fin 2018 près de six cents et plusieurs centaines sont en cours de certification. Ces entreprises entendent produire des légumes, des fruits, des céréales et des huiles sans recours aux traitements de l’agriculture traditionnelle intensive avec des coûts faibles leur permettant de répondre aux besoins de la grande distribution, tant pour le marché intérieur que pour l’exportation vers la distribution européenne. Cette évolution promet d'avoir un impact important en Europe dans la mesure où en répondant à la volonté des grands distributeurs, le Bio au prix du traditionnel, privera de leur marge les petits producteurs qui devront se battre sur les marchés de niche et se contenter de leur taille limitée… 

Une présence française très significative

Les entreprises françaises sont assez bien représentées dans le secteur agricole ukrainien. Les quatre grands laitiers français y ont ouvert des filiales industrielles qui détiennent une part de marché très significative pour les produits laitiers frais. Le secteur bancaire est présent avec deux grands groupes engagés dans le secteur agricole (avec d’importantes parts de marché et une image de référence pour la compréhension des besoins des entreprises). Les grands semenciers sont également présents. Deux d’entre eux ont installé des unités industrielles de production, et les autres multiplient localement leurs obtentions sous licence. Une quinzaine d’exploitants agricoles se sont installés et s’y développent…en devenant des acteurs de la vie locale à l’instar des anciens kolkhozes qui avaient la responsabilité des services communs.