L'Innovation agricole au Brésil

Après un exode rural de décennies qui a engendré une concentration de 80% de la population brésilienne dans les villes, l’innovation agricole captive les jeunes, que ce soit au sein des grandes entreprises du secteur ou dans les startups.

En 2018, l’âge moyen des agriculteurs brésiliens était en baisse de 3,1% par rapport à 2014 (46,5 ans). De plus, 21% des agriculteurs ont une formation supérieure, que ce soit en agronomie, vétérinaire ou gestion d’entreprises.

L’un des exemples emblématiques de cette évolution est l’industrie brésilienne des drones, dont l’agriculture est responsable pour la moitié du chiffre d’affaires. À l’heure actuelle, les drones se chargent de plusieurs activités à la ferme, comme la pulvérisation, la cartographie parcellaire ou même le comptage de bétail. Le secteur forestier les utilise aussi pour calculer le taux de réussite de l’implantation des plants et prévoir le volume qui sera récolté. Par ailleurs, le gouvernement de l’état de Rio de Janeiro a fait les premiers tests pour les utiliser dès 2019 pour la surveillance du déboisement clandestin dans les zones sous influence du crime organisé. Ils seront également un allié de l’état dans la lutte contre la déforestation en Amazonie.

Pelicano, de SkyDones. Sources: site de l'entreprise. 

L’un des drones les plus modernes disponibles dans le pays a six buses qui créent des gouttes de 180 µm et avec une dispersion d’un litre par minute, couvrant cinq mètres à la fois à une hauteur de trois mètres. Une autre entreprise a connecté le drone à un logiciel qui reçoit les informations collectées in loco et les normes qui régissent l’usage des pesticides dans la région, ce qui lui permet de proposer à l’agriculteur la meilleure option possible de traitement. C’est un important différentiel pour un pays où le consommateur prône une utilisation durable des pesticides et où les législations sont complexes à appliquer.

Cette industrie des drones se prépare à coexister avec celles des pulvérisateurs classiques et des avions. Ils seront une alternative pour le traitement de zones à forte pente, aux alentours de câblages électriques ou de grands arbres qui empêchent le vol, ou sur des sols trop humides. Finalement, ces drones remplaceront aussi les employés agricoles, exposés aux produits phytosanitaires, autre grande réclamation du consommateur brésilien.

Les grands groupes se prennent aussi au jeu, comme New Holland. Celui-ci  a annoncé en avril 2018 lors du dernier AgriShow, le principal salon brésilien de machinisme agricole, l’intégration de ses machines à un drone, qui transmet des informations sur le relief, la présence de maladies et l’état des cultures avant que l’intervention ne soit faite. Cela permettra une économie de temps d’opération de 75%, explique Marcos Milan, responsable marketing de la compagnie.

Logiciel Aegro. Sources: site de l'entreprise.

Mais les drones ne sont pas le seul exemple de l’innovation agricole au Brésil. La nouvelle génération a également décidé de remplacer les fichiers Excel par des logiciels de gestion ou d’aide à la décision. L’un des plus utilisés, celui de la startup Aegro, couvre aujourd’hui 800 000 hectares et fait la gestion des équipes et des stocks. Pour s’adapter au manque de connexion en milieu rural, les solutions offlines sont essentielles.

La nouvelle génération essaie également de changer la donne dans le mode de commercialisation des produits agricoles. Pour cela, plusieurs plateformes de commerce permettent, dans un pays de la taille du Brésil, de réduire l’isolement des producteurs. La distance géographique entre les producteurs et les industries ont en effet généré une dépendance nuisible aux distributeurs, qui proposent une offre limitée de solutions. Certaines plateformes comme InstaAgro ne sont plus que des sites de vente en ligne. Elles cherchent à travailler le déséquilibre d’informations entre l’industrie et l’agriculteur, une problématique d’autant plus importante au Brésil que l’assistance technique publique laisse souvent sa place aux conseils de représentants commerciaux des entreprises, peu impartiaux donc… Une des plateformes, Isagro, montée par un réseau d’agronomes, se positionne d’ailleurs comme un testeur-certificateur de produits et propose des forums thématiques d’échanges entre les producteurs.

Si beaucoup d’actions ont été déjà proposées pour l’innovation au Brésil, cela ne signifie pas que nous verrons bientôt la fin de ce chantier ! L’un des sujets les plus difficiles à travailler est l’agriculture collaborative, notamment le partage du matériel. Pratique répandue en France depuis longtemps, au Brésil elle commence à être connue grâce au travail laborieux de certaines startups. Leur défi est d’adapter la solution à un pays de dimensions continentales, qui offre souvent deux récoltes par an et, surtout, où la culture du partage n’est pas dans les esprits.

D’autres solutions sont développées par ce mouvement, récent au Brésil, de startups AgTech. L’École supérieure d’agronomie « Luiz de Queiroz » de São Paulo (ESALQ), a publié en avril le 2ème Recensement des Startups AgTech, auquel 184 startups ont participé, soit une croissance de plus de 150% par rapport à 2016. Pour Mateus Mondin, professeur de génétique de l’ESALQ et responsable pour le recensement, le Brésil vit un moment de grand essor du nombre des startups agricoles. Selon lui, une fois l’environnement favorable créé, comme c’est le cas avec l’AgTech Valley de Piracicaba qui gravite autour de l’ESALQ, il est naturel que plusieurs startups voient le jour. Il remarque toutefois que les idées ne sont pas toujours si innovantes !

M. Paulo Herrmann, Président de John Deere Brasil, fait une évaluation encore plus critique de l’innovation au Brésil. Le Brésil reste un consommateur de technologies déjà existantes et se contente de suivre les tendances, a-t-il lâché lors de la troisième Conférence nationale des femmes du secteur agro en octobre dernier. Selon lui, le pays a besoin de créer davantage de technologies innovantes, notamment parce que l’absorption de la technologie étrangère n’est pas toujours possible, ne serait-ce que par le manque de connectivité en milieu rural. Cet aspect a poussé le constructeur à offrir, à partir de 2019, une offre 4G aux acquéreurs de machines John Deere. Il s’agit d’un exemple majeur de comme les grandes entreprises peuvent travailler pour que les barrières à l’innovation au Brésil soient surmontées.

L’entreprise a aussi lancé le plus grand semoir disponible dans le pays, capable de semer 500 hectares de soja, coton ou maïs par jour. La grande nouveauté est qu’il sera connecté à n’importe quel ordinateur de la ferme, à partir duquel il pourra être contrôlé instantanément.

Sur le trépied connexion d’équipements, collecte et analyse de données, l’entreprise Solinftec apparait à l’heure actuelle comme leader de marché. Créée en 2007 pour optimiser la gestion de la récolte de canne à sucre, en proposant une synchronisation entre la capacité de broyage de l’industrie et les opérations de récolte, l’entreprise couvre aujourd’hui 8 millions d’hectares. Sa solution permet une augmentation de 10 à 20% d’efficacité de la récolte et moins de queue de camions devant l’usine. Dix ans plus tard, la startup est présente dans six pays.

Il est naturel que le premier producteur mondial de sucre soit à la pointe de l’innovation pour ce secteur et qu’il soit apte à exporter ses solutions. Le seul pulvérisateur spécifique pour la canne à sucre a été conçu par l’entreprise brésilienne Jacto. Avec une cuve de trois mille litres et 24 mètres de largeur de rampes, sa suspension est suffisamment haute pour qu’il puisse traiter même les parcelles en fin de cycle, dont les plantes peuvent facilement dépasser deux mètres et demi. Il s’agit d’un exemple de comme le Brésil a concentré son innovation sur certains domaines uniquement.

Pulvérisateur UNIPORT 3030 CANAVIEIRO. Sources: site de l'entreprise.

En général, l’innovation technologique reste une tendance récente au Brésil, qui avait concentré davantage ses efforts sur la génétique, les intrants ou les pratiques culturales. Quelques grandes entreprises françaises se sont déjà positionnées pour ne rien perdre de la nouvelle révolution agricole brésilienne et il y a de la place pour bien d’autres. En termes de nouveauté, les agriculteurs brésiliens sont extrêmement curieux et intéressés pour découvrir l’offre étrangère.

Jammer CAVALCANTI. Conseiller export du pôle AgroTech (Agriculture, Élevage et Industries Alimentaires) Business France